Millénium - Les ténèbres du Nord
De David Fincher | Box unten linksThriller
Adaptation fidèle et très solide du premier tome de l’une des sagas littéraires les plus populaires de la dernière décennie, avec un casting étincelant et une réalisation qui tabasse. Normal, le maître Fincher est aux commandes.
Critique: Luca Da Pare
De là à dire que tout ce que le réalisateur américain touche du bout du doigt se transforme quasi instantanément en or massif, il n’y a qu’un pas. Un tout petit pas. Que l’on serait franchement tenté de franchir. Car un simple coup d’œil sur la riche filmographie du bonhomme laisse songeur : Seven, Fight Club, Zodiac, et les récents L’étrange histoire de Benjamin Button et The Social Network. Autant de films marquants, parfois dérangeants, souvent violents, étant tous parvenus à conquérir un large public tout en s’attirant les louanges de la critique. Du très très lourd, qu’on vous dit.
Avec Millénium et son cortège de faits divers sordides et autres personnages sensiblement peu fréquentables, Fincher revient avec une jubilation communicative à son genre de prédilection : le thriller bien tassé, le truc qui vous dégage bien le palais et vous laisse comme un léger goût de sang sur la langue. L’homme n’en est pas à son coup d’essai, et les malheureux puristes angoissés à l’idée de le voir bricoler une version édulcorée et gentillette du film de Niels Arden Oplev pour satisfaire ses ouailles étatsuniennes auront vite fait de changer d’opinion.
Dans ce sombre récit adapté du livre éponyme du défunt auteur suédois Stieg Larsson, Michael Blomkvist (Daniel Craig), fameux journaliste officiant au sein du journal Millenium, est embauché par le richissime homme d’affaires Henrik Vanger (Christopher Plummer) afin de tenter d’élucider enfin le mystère de la disparition de la nièce de ce dernier, Harriet, possiblement assassinée des années plus tôt. Aidé dans son enquête par la jeune hackeuse Lisbeth Salander (Rooney Mara), initialement recrutée pour faire des recherches sur lui, Blomkvist va pénétrer au cœur d’une terrifiante histoire famille, dont chacun des membres cache son lot de secrets inavouables et de desseins obscurs. Leur périple les mènera sur les traces d’un passé que beaucoup semblent déterminés à étouffer, coûte que coûte.
Daniel Craig incarne un Michael Blomkvist plutôt convaincant, bien qu’il ne parvienne pas complètement à se départir de son aura de 007 (ses prédécesseurs ont connu le même sort), malgré la paire de lunettes un poil sordide qu’il porte vaillamment à travers le film, et surtout une ébauche de bedaine passablement mise en évidence (là, c’est sûr, James Bond ne se serait jamais laissé allé de la sorte). Sous les traits émaciés de la fascinante Lisbeth Salander se cache la jeune Rooney Mara (déjà aperçue dans The Social Network), une comédienne qui, malgré un talent indéniable et une présence déjà forte à l’écran, s’avère incapable de faire oublier la formidable Noomi Rapace, héroïne de l’adaptation de Niels Arden Oplev. Pas de bol, mais pas de quoi rougir non plus. Surtout que l’heure n’est pas à la comparaison, Fincher ayant ouvertement affiché son refus de voir – et donc de chercher à imiter – les films réalisés par son homologue suédois. Citons encore la présence du bien trop rare Christopher Plummer, qui incarne avec panache et subtilité un patriarche bienveillant cumulant néanmoins les zones d’ombre avec une assiduité stakhanoviste.
Derrière la caméra, David Fincher s’en donne à cœur joie et élabore un thriller haletant et virtuose, où l’atmosphère pesante, tantôt poisseuse, tantôt vaporeuse, installe une tension à couper au couteau. La narration est étonnamment fluide, l’image glaciale et épurée. C’est lorsqu’il filme les moments où tout s’accélère que le cinéaste déroule la pleine mesure de son immense talent, comme dans cette scène de course-poursuite d’une efficacité redoutable, bien qu’à mille lieues de la surenchère d’explosions à laquelle Hollywood nous a habitués. La maestria d’un réalisateur de génie, nous offrant à contempler une certaine idée de la Suède, et nous gratifiant surtout d’une très belle leçon de cinéma.
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