Shame - L’insoutenable lubricité de l’être
De Steve McQueen | Drame
Une plongée vertigineuse dans le quotidien chaotique et terrifiant d’un accro au sexe, entre libido exacerbée et secrets honteux, avec un Michael Fassbender au-delà du superlatif.
Texte: Luca Da Pare
L’appartement est immaculé, d’une froideur presque clinique, comme si la maladie y avait subrepticement élu domicile. Malade, l’homme qui hante ses murs l’est assurément ; malade de ses pulsions dévorantes, de sa soif de chair que rien ne peut étancher, malade de ne jamais pouvoir s’arrêter de forniquer à toute heure du jour et de la nuit, comme si son existence en dépendait. Un Casanova obsessionnel compulsif dont le sexe est le seul moteur.
Brandon, trentenaire séduisant et réservé, souffre en effet d’un mal méconnu. Son addiction au sexe, qu’il dissimule par tous les moyens à son entourage, le ronge jour après jour, le forçant à en vouloir toujours plus, à désirer les corps inlassablement comme un drogué en mal d’héroïne. Une femme croisée dans la rue ou aperçue un instant dans le métro peut suffire à l’exciter au point de lui faire perdre tout contrôle de lui-même, et sa consommation frénétique de porno et de prostituées semble n’avoir aucune limite. Mais l’irruption dans son quotidien de sa sœur, jeune chanteuse paumée et instable, va bouleverser son environnement, le poussant dans ses derniers retranchements. Jusqu’à ce que l’étendue de sa névrose éclate au grand jour.
Steve McQueen et Michael Fassbender, le duo gagnant du sublime Hunger (2008), réitère l’exploit de nous offrir un film obsédant et implacable, une invitation à contempler l’humain dans ce qu’il a de plus pitoyable et faillible. Ce qui semble n’être au départ qu’une légère fêlure se mue rapidement en maladie dévastatrice, et l’on assiste, mortifié, à une véritable descente aux enfers. Shame est un film à la fois captivant et terrifiant, en cela qu’il illustre frontalement les dérives de la société postmoderne, génératrice de névroses qui reflètent cruellement le sentiment d’égarement de ceux qui la composent. On ne peut en effet s’empêcher de penser à l’actualité au fur et à mesure que se dévoile l’addiction sexuelle de Brandon, dont les errances évoquent tour à tour l’affaire DSK et les révélations autour de l’obsession de l’acteur David Duchovny, lui aussi atteint de ce mal qui commence seulement à être pris au sérieux.
Dans le rôle de cet accro au sexe, Michael Fassbender est époustouflant. Habitant son personnage avec une intensité prodigieuse, l’acteur se réduit sous nos yeux à son simple corps, dont la nudité parfois dérangeante sert de vecteur à la mise en évidence de la fragilité de son personnage. Cette exhibition quasi permanente du charnel, et les failles qu’elle dévoile, installe une atmosphère pesante, presque suffocante, tout en parvenant à écarter l’érotisme au profit d’un lyrisme surprenant. Le laid et le beau se croisent et s’entremêlent sans cesse dans un affrontement permanent dont le corps est le champ de bataille. Fassbender, dans son rôle le plus complexe à ce jour, est à la fois le témoin et la victime de cette guerre faisant s’affronter raison et pulsions. A ses côtés, Carey Mulligan est renversante, oscillant sans cesse entre détresse intense et joie de vivre communicative, avec une présence particulièrement imposante. Un rôle consistant et exigeant, et une performance magistrale qui vient confirmer l’étendue de son talent déjà bien affirmé.
Derrière la caméra, Steve McQueen en impose tout autant. Faisant montre d’une impressionnante maîtrise du plan-séquence, le réalisateur britannique élabore une œuvre puissante et originale, qui brille par sa mise en scène remarquable et son minimalisme assumé. La narration est subtilement construite, le cadrage rigoureux et pertinent. Et le spectateur d’assister à la naissance d’un véritable duo de cinéma appelé à briller pour longtemps.
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