Take Shelter: tempête sous un crâne
De Jeff Nichols | Drame
Un père de famille sans histoire sombre dans la paranoïa au fur et à mesure que grandit dans son esprit la terreur d’une catastrophe imminente. Michael Shannon et Jessica Chastain au sommet.
Critique: Luca Da Pare
Le ciel est orageux, l’atmosphère suffocante. Sur le visage pétrifié de Curtis LaForche viennent s’écraser des gouttes de pluies ocres et huileuses. Une tempête est sur le point de se lever, et personne n’est à l’abri.
C’est sur cette brève vision au parfum d’apocalypse que s’ouvre le second long-métrage de Jeff Nichols, trente-trois ans et l’étoffe d’un immense réalisateur. Après Shotgun Stories en 2007 (avec déjà la présence imposante de Michael Shannon) et un succès critique massif, le jeune cinéaste états-unien délivre une copie sans faute, offrant à contempler ce que le cinéma indépendant made in USA a de plus brillant à proposer.
Simple ouvrier de chantier menant une vie paisible auprès de sa radieuse épouse Samantha et de leur fille malentendante Hannah, Curtis LaForche se voit soudain confronté à d’horribles cauchemars le mettant en scène dans des situations de complète vulnérabilité face à un danger invisible. Au réveil, l’angoisse commence à le ronger, et le voilà bientôt persuadé qu’un cataclysme sans précédent s’apprête à frapper sa ville et à anéantir sa famille. Sombrant peu à peu dans une névrose paranoïaque le poussant à aménager un coûteux abri dans son jardin contre l’avis de sa femme et de ses proches, Curtis va finir par comprendre que la menace ne vient peut-être pas d’où il l’imaginait.
Dans un décor baigné d’une lumière irradiante que viennent assombrir des nuages porteurs de malheur, Michael Shannon se débat avec son obsession comme un homme au bord de la noyade, prêt à tout pour maintenir sa tête hors de l’eau. Sa lente descente vers la folie, ponctuée de rêves terrifiants, est d’une violence saisissante, et l’énergie du désespoir qui anime cet homme hanté par un funeste pressentiment renverse tout sur son passage, ne laissant derrière elle que la peur et l’incompréhension d’une femme aimante mais impuissante. Jessica Chastain, toute en grâce et en douceur, retrouve quelque peu le rôle qu’elle tenait dans The Tree of Life, un rempart contre la violence des hommes, en particulier d’un seul. Clé de voûte d’un noyau familial proche de l’explosion, elle émerge de la tempête en madone rassurante.
Aussi loin des blockbusters apocalyptiques qu’il soit possible d’aller, Take Shelter s’avère d’une puissance dévastatrice impressionnante, et installe avec beaucoup de justesse une figure de prophète moderne qu’il est aisé d’associer aux multiples voix actuelles exprimant les craintes d’une catastrophe climatique. Jeff Nichols fait de son héros un paria en proie à la défaillance psychologique, tout en brouillant habilement les pistes ; si Curtis est généralement le seul à ressentir ou entendre les signes avant-coureurs de la tempête, certains événements sont perçus par son entourage, décuplant encore le déséquilibre qui l’habite. Enfin l’épilogue, ambigu, est d’une maestria renversante, et achève de hanter un spectateur lessivé.
Tags: Cinema, Film, Jeff Nichols, Luca Da Pare, Take Shelter
