Cercle vicieux : Australie & Co
« Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux ! » [Ionesco]
Une fois par mois, retrouvez Cercle vicieux, la chronique du sieur Fleury. Une réflexion à la première personne sur le mode de la dérision. Aujourd’hui, Australie et compagnie.
Texte et photos: Raphael Fleury
New South Wales, cimetière de Chatswood, 06.03.2009
« Les commissures de mes lèvres baignent dans la confiture, et mes doigts, gras après avoir étreint un croissant, laissent maintenant sans y paraître leur trace sur les pages lourdes et hirsutes du Sydney Morning Herald. Un corbillard attend devant le crématoire. J’ai pour voisin une famille endeuillée, tout de noir vêtue. Au milieu de la mort, j’ose encore me réjouir. Le petit déjeuner au cimetière, chaque matin, me met d’aplomb.
- As usually ?
Oui, comme d’habitude, croissant with jam. Ma ferveur, quittant mille épitaphes, rayonne plus que jamais, peut-être au-delà de la décence. »
Trois années sabbatiques, c’est une éternité. Un homme, en un millier de jours, a le temps de mettre sens dessus dessous l’univers. Tout ce que j’ai voulu en faire, moi, c’était me refaire une virginité en Australie et accoucher d’un livre. Ni plus, ni moins. J’ai trimé en usine des mois durant, entre l’huile et la graisse, entre les ultrasons et les bains d’acide ; j’ai écrit des piges pour des journaux sans âme ni grandeur ; j’ai convoyé à travers mon pays des millions de francs sous forme de montres de luxe, de lingots d’or ou de palladium. Et tout cela, je l’ai fait pour pouvoir me faire la malle et embrasser l’Océanie. Quand la route pousse son cri, on vendrait son âme au diable pour lui répondre.
C’est vrai, vagabond, mon backpack sur mon dos comme la coquille sur celui de l’escargot, je me sentais plus à mon aise au cimetière qu’à l’université. Le campus de la Macquarie University, à deux pas de Sydney, force sans doute à un certain respect, toujours est-il que je m’y sentais non seulement comme un étranger, mais comme un spectre. Là où je la trouvais, l’harmonie, c’était bien plutôt au cimetière. L’université promet l’aube. Le cimetière se contente de l’offrir, et sans fard. Surtout lorsque le soleil du Pacifique darde ses rayons sur la pierre tombale et qu’une végétation gorgée de vie côtoie les mausolées. J’y prenais mes petits déjeuners, au cimetière, et on me considérait presque déjà comme un habitué. Par la suite, plus jamais je devais retrouver un tel charme, face à l’assiette du matin. C’était avant que je me lance dans les jungles et les montagnes australiennes, en quête de Dieu sait quoi.
Il s’est dit beaucoup de choses, par la suite. Que mon couteau de chasse n’a jamais servi qu’à scalper l’homme. Que la folie m’avait élu comme Iahvé le Nazaréen. Que je n’avais jamais écrit une ligne, tandis que j’affirmais travailler sur une œuvre littéraire depuis plusieurs années. Tout cela m’a toujours fait sourire et m’a toujours étrangement ravi. Le monde raffole des rumeurs, autant que des procès kafkaïens. Je n’ai jamais voulu prendre la peine de démentir et priver celui-ci de ces incomparables plaisirs qui ont tôt fait de le mener à de délicieux orgasmes. Du reste, on le sait bien, tout le monde cache des cadavres dans son placard.
Aujourd’hui encore, on ne cesse de me demander quand mon œuvre sera publiée, et tantôt on m’interroge en français, tantôt en anglais, tantôt en allemand. Il faut croire que j’en ai un peu trop parlé, un peu partout, et sans pourtant jamais céder une page à qui que ce soit. La question se pose à nouveau : ai-je jamais écrit une ligne ? Pour tout dire, elle m’intéresse si peu qu’il me semble tout à fait absurde d’y répondre.
Une chose est sûre, du moins : saturé des miasmes de l’école, j’avais besoin, après le lycée et avant l’université, de quitter les chambres empoussiérées pour me réaliser. Et j’avais alors ces deux rêves en tête, que j’ai toujours cru pouvoir réaliser, par le truchement de ma volonté : l’Australie et un livre.
Tags: Année sabbatique, Australie, Raphael Fleury, voyage
Article paru le 20.02.2012 à 10:37 Uhr
