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Les « Lumières » d’Orient

Ce mois-ci, nous publions une série d'articles consacrés à la découverte du monde arabe, de ses cultures et de ses traditions. Cette semaine, premier volet:
L'islam comme fondement d'une société nouvelle
Photo: Liban

Texte et photo en page d’accueil: Jessica Da Silva Villacastin


« Il semble que le propre des siècles de l’ignorance est de représenter la nature plus grossière, mais aussi plus vraie ; et celui des siècles de lumière, de la peindre plus délicate, mais plus déguisée. »
Jean le Rond d’Alembert


1798. Napoléon Bonaparte foule la terre d’Égypte. Si l’expédition est avant tout militaire, elle deviendra vite, en parallèle, une entreprise scientifique aussi. En ouvrant la porte des études égyptiennes de l’Antiquité à l’époque moderne, une nouvelle impulsion est dès lors donnée à l’orientalisme. De même, cet événement est le plus souvent retenu comme l’élément déclencheur de la Nahda ou « réveil » arabe, que l’on compare à l’époque dite des « Lumières » en Occident. Cependant, si cette date est celle que l’on retrouve le plus souvent dans l’historiographie universelle, elle ne saurait expliquer à elle seule cette « marche forcée vers le progrès » que connaît alors le Monde arabe du Nil à l’Euphrate, suite à l’incursion occidentale en Orient arabe. Il est ici question de retracer quelques grands jalons de l’histoire des idées de la civilisation arabo-musulmane, de la naissance du prophète Muhammad jusqu’au début du XXème siècle.





L’Expédition d’Égypte sous les ordres de Bonaparte (Léon COGNIET, 1798)



L’islam comme fondement d’une société nouvelle

Quel a été l’apport réel de l’islam en tant que fondement des premières sociétés arabo-musulmanes, au-delà de la question du culte religieux ? La religion prêchée par Muhammad, l’islām (« soumission »), fait partie des religions monothéistes, aux côtés du christianisme et du judaïsme. Aussi, dans son Livre sacré - le Qur’ān (« récitation ») - on retrouve le personnage de Marie, les prophètes de l’Ancien Testament, et celui du Premier Testament, à savoir Jésus. En s’inscrivant à la suite de ces prophètes ayant prêché l’unicité de Dieu, l’islam se place alors en tant que défenseur du message de Dieu, considéré comme corrompu et oublié depuis. C’est donc à travers les révélations successives que reçoit Muhammad qu’une nouvelle civilisation, l’Islam, va se façonner. Il faut remarquer d’ores et déjà que le Coran n’est pas un recueil de prescriptions, sa langue extrêmement riche et ses termes, équivoques, ne permettant pas d’ailleurs de l’appréhender aisément.


A l’origine de ce corpus, le premier calife (« successeur » du prophète) avait ordonné de réunir les différentes révélations de Muhammad retranscrites et de les authentifier. Cependant, de même que nous savons aujourd’hui que des évangiles apocryphes existent dans le christianisme, il ne peut être exclu qu’un choix ait été fait en amont de la constitution du Livre sacré des musulmans. D’autre part, lorsque l’on fait l’amalgame entre la shariʼa (« voie ») et le Coran, on oublie qu’à la source du droit musulman, il y a également les hadīths (« propos » du prophète) formant la sunna (« tradition » du prophète), donnée indispensable à l’interprétation des versets coraniques. Les hadiths sont des rapports (transmis par une chaîne de rapporteurs) des faits et gestes du prophète; ils permettent d’éclaircir – ou compléter - certaines questions abordées dans le Coran. De fait, tous les musulmans ne reconnaissent pas les mêmes hadiths. Ainsi, les chiites (partisans du gendre du prophète, Ali, pour la succession de Muhammad) ne reconnaissent pas les hadiths sunnites légitimant les compagnons du prophète. Reflet de la complexité de l’interprétation des sources du droit musulman, l’islam a très tôt développé quatre écoles juridiques, chacune d’entre elles privilégiant une approche différente de l’interprétation des textes religieux. Actuellement, en Arabie Saoudite par exemple, c’est l’école hanbalite (du nom de son fondateur Ibn Hanbal) qui est la doctrine officielle du Royaume. Celle-ci se caractérise par son approche littérale et rigoureuse des textes sacrés ; elle a par ailleurs fortement inspiré le mouvement wahhabite présent jusqu’au Maghreb.





L’expansion de l’Islam.
En orange: à la mort de Muhammad (632)
En jaune: sous les quatre premiers califes (632-656)
En rose: sous les califes ommeyades (661-750)





Mais qu’en est-il concrètement de l’influence de l’islam dans la construction de l’empire arabo-musulman, en tant qu’État « moderne » doté d’une administration et de lois ? Pour comprendre le lien entre le politique et l’islam, il faut revenir à l’histoire-même de la vie du prophète. En effet, au fur et à mesure de sa mission et des difficultés qu’il rencontre, les révélations qu’il reçoit le guident ; celles qui ont trait à l’organisation politique de sa nouvelle communauté constituent, elles, une époque précise. Généralement, l’on identifie deux périodes distinctes : celle « mecquoise » d’abord, où Allah révèle à Muhammad les caractéristiques spirituelles et morales de cette nouvelle religion, puis celle dite « médinoise », durant laquelle il est davantage question de l’organisation politique de le Umma (« communauté »). La prédication de Muhammad a été accueillie comme une menace par plusieurs entités régionales influentes de l’époque.


Premièrement, en affirmant qu’il n’y a qu’un seul Dieu (monothéisme), Muhammad s’est attiré l’inimité des gardiens du Temple (Kaaba), où se déroulait le culte de plusieurs divinités, source de revenus importante. D’autre part, la soumission à Allah de chaque croyant - sans distinction - prêchée par Muhammad, menaçait de remettre en question les privilèges de la noblesse mecquoise. Aussi, fuyant de la persécution de ses disciples et de lui-même, finalement, le prophète Muhammad s’établit avec quelques-uns de ses partisans dans la future ville de Médine - anciennement appelée « Yathrib » - dont la population était majoritairement juive.
Tout est à refaire, pour ainsi dire. A Médine, Muhammad deviendra non seulement le chef religieux de sa communauté, mais également celui politique et militaire. Il peut déjà être retenu que l’appréhension des minorités religieuses reconnues par le Coran, à savoir les Juifs, les Chrétiens, les Sabéens et les Zoroastriens, appelés les « Gens du Livre », variera tout au long de la vie du prophète.





Mosquée Al-Azhar, Le Caire, construite en 972 après J.C., également connue comme étant la plus ancienne université du monde.




En ce qui concerne les Juifs, celle-ci changera en fonction des difficultés que Muhammad rencontrera avec les différentes tribus de Médine. Le Coran en est ainsi le miroir : du statut de « impie » à combattre à celui de protégé « dhimmi » moyennant certains impôts, les Juifs connaissent un statut juridique variable. Mais la condition des Juifs et des autres communautés du Livre ne sont pas à confondre : elles connaîtront toutes des évolutions distinctes en fonction des intérêts économiques et politiques en jeu avec le pouvoir en place. Cependant, leur caractère invariable et commun se définit de part l’inégalité dont ils ont souffert en matière de droits et devoirs, bien que l’Islam (la civilisation islamique) ait été plus « tolérante » et n’ait pas pratiqué de persécutions comparables à celles pratiquées par la Chrétienté.


Bien que les sociétés d’aujourd’hui et d’hier ne peuvent être simplement appréhendées en matière de moeurs, de coutumes et de droits, certains mouvements actuels se réclamant de l’islam « originel » se reposent sur les premières années de l’établissement de l’Islam pour concevoir des politiques d’aujourd’hui. La salafiyya, un des premiers courants modernes prêchant un renouveau de la société par le retour à un islam classique, en est l’exemple. Cette tendance, qualifiée le plus souvent d’ « islamiste » de part son aspect radical, recouvre aujourd’hui autant la réalité d’une recherche de la pureté d’esprit vis-à-vis de soi-même, que celle du « djihad » exprimée sous la forme d’un effort non plus seulement spirituel, mais offensif également. Aussi, bien que présente, il faut rappeler que la salafiyya n’est pas le propre de l’ensemble ni de la majorité des musulmans du XXIème siècle. Seulement, lorsque la religion devient un élément capable de mobiliser une masse importante de fidèles au profit d’une cause ou d’une lutte (palestinisme, sionisme), les limites entre le religieux et le politique - voire entre le traditionalisme et la modernité - ont tendance à s’effacer.

Tags: Arabe, Bonaparte, Egypte, Islam, Jessica Da Silva Villacastin, Lumières
Article paru le 06.02.2012 à 15:43 Uhr

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