L’Exode (3) - La volupté
Un nouvel épisode de la nouvelle de Jessica Da Silva Villacastin. L'exotisme est partout là où on se l'imagine, et partout là où on l'on croit méconnaître. Mais l'inconnu c'est parfois juste là en-bas, dans les plaines... L'exotisme de l'inconnu et l'inconnu de l'exotisme ont un nom: le désir.
Texte: Jessica Da Silva Villacastin
Un matin comme tant d’autres - diraient ceux qui n’imitent pas la chouette -, nous eûmes droit à la visite de Jacob, qui interrompit nos premiers songes. La mine grisâtre et les joues rougies, ses cils prenaient la relève sur un arc sourcilier démuni. Des feuillets s’échappaient de son cartable en cuir râpé. A son entrée, il fit virevolter avec une certaine classe volontairement involontaire son manteau à travers la fumée encore ambiante, avant de l’expédier au fond de la pièce, trois mètres à peine. Il faisait comme chez lui. Il s’était installé sur le tapis, accommodé dans l’espace avec plus d’assurance qu’en n’eût jamais Pascal dans son taudis. On sentait le poids de sa présence. Un respect évident envers le port altier de sa cigarette entre le pouce et l’index. J’étais curieux de savoir ce qui lui valait ce titre d’homme à respecter, avide de cerner ce quelque chose qui rendait les gestes de Pascal maladroits et enfantins ; ses propos, ceux d’un disciple : limités, agnostiques, qui tentaient leur chance. Flavien restait silencieux. Ébahi, peureux de troubler l’ascèse qu’effectuaient les mots de l’un et de l’autre, comme s’ils eussent orné plus justement l’aire du dialogue. Nietzsche et d’autres trônaient davantage que les « peut-être » et les questionnements du vécu de chacun. « Et toi, qu’en penses-tu ? », me dit-il me remarquant finalement à l’ouvrage du bois, près du foyer. Un Flavien compatissant me jeta un regard de défi qui disait à peu près : vas-y, fais tes preuves. « Connais pas », répondis-je. Et je rallumai une autre cigarette d’une petite brindille qui rougissait encore parmi les cendres.
Les cendres ne jouent pas assez avec le feu parfois. J’avais juste oublié de prendre le recueil de Lucien avec moi et je n’étais pas parti bien loin. Leur antre s’enfumait de voyelles, étouffées par le poids de consonnes qui s’entrechoquaient -tels des wagons s’enculant avec lassitude-, dans un fracas chronique et assommant. Je ne pouvais plus comprendre ni me complaire dans l’absence de mes sens. Moi étouffait de vide. Pascal et les autres s’étaient aussi lassé de consulter - tel un baromètre - le degré de leur imagination par celui de ma stupeur ou passivité. Ils s’étaient ennuyés de leurs exploits et cherchaient un Wagner. Un ennemi à chérir. Encore fallait-il qu’il soit à la hauteur de leurs ébats.
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Ghislaine je l’avais connu seul et je n’étais pas le seul qu’elle connaisse. D’ailleurs, c’est bien pour cela que je la rencontrai.
Sur les quatre heures j’avais osé sortir mes galoches à la lumière du jour, le recueil en moins dans la poche gauche ; c’était jeudi. Il me manquait tout rituel du commun citadin. Je remarquai cette absence je ne sais comment lorsque je me croisai au reflet d’une confiserie et rencontrai ce bonhomme menu et creux des joues. Il me sembla davantage impardonnable dans sa différence, qu’il n’aurait pu expliquer la direction que suivaient ses pas, ni même l’apparition d’un semblant de sourire au coin des lèvres. Mais Ghislaine avait crû deviner, elle, qui ouvrit la lourde porte et se planta face à moi, sur le trottoir. Et ce fut un défilé de regards « entendus » qui se profilèrent vers moi. Et tous attendaient que je troque mon sourire niais pour un autre davantage mystérieux ou séducteur - mais non moins futile -. Moi je trouvai en Ghislaine le pouvoir de me donner un sens. Celui que je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer. Celui d’autres. Autant avouer qu’elle me donna rendez-vous au Chat Nu et que ce fut Fabian - comme elle avait crû que ma mère m’avait donné - qui se présenta au lieu et à l’heure inspirés. Je m’étais bien entiché à insister sur le nom de grand-pa, mais ce bonhomme menu et creux des joues semblait davantage inspirer toute autre appellation. Et je l’accompagnai à l’absinthe, le sourire au coin des lèvres et l’aversion pour l’anis dans le sang.
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Article paru le 21.02.2012 à 08:24 Uhr
