DE | FR
image description

L’Exode (2) - La ville

L'exotisme est partout là où on se l'imagine, et partout là où on l'on croit méconnaître. Mais l'inconnu c'est parfois juste là en-bas, dans les plaines... L'exotisme de l'inconnu et l'inconnu de l'exotisme ont un nom: le désir. Une nouvelles de Jessica Da Silva Villacastin. Deuxième partie.



Plusieurs fois je m’étais demandé si un jour j’aurais le courage de quitter Cercail et ses journées trop prévisibles. Si plus bas, en aval, les hommes soupiraient plus fort ; si la plaine, plus à l’est ou à l’ouest, offrait davantage en vertiges de la distance qu’ici au pied du ciel. Lucien chantait dans ses poèmes les rêveurs que nous étions à idéaliser le faucon pèlerin et la chouette. Il racontait même que notre devoir était de rester là-haut, sur les pentes les plus abruptes qui surplombent Cercail : que nous étions les gardiens des merveilles qui narguent le ciel. Mais je ne pouvais m’empêcher de détourner mon regard vers le bas lorsqu’il fermait ses yeux silencieux et fidèles au ciel. Lucien me déclamait quelques fois ses poèmes lorsque nous avions fini le dernier bout de pain un peu trop tôt, et que les chèvres semblaient se plaindre de leurs maigres sabots. Il écrivait souvent au crépuscule, alors que je vérifiais les quatre-vingt huit pattes du bétail, avant de les guider vers l’enclos de Simonin. Il semblait alors possédé par les moindres variations du ciel, me chuchotait entendre le silence, se couchant même sur l’herbe trop trempe, comme voulant tromper avec les rochers son corps au ciel. Il noircissait très lentement le bout de papier, qui le matin encore, renfermait de la tomme. Cependant, malgré ce dévouement qui me semblait lui être inné pour Cercail et le vert de ses prés, il était beaucoup moins respecté que moi, qui boudais à l’ouvrage discrètement. J’avais l’illusion d’un ailleurs, tout me semblait mort et muet à Cercail, et les merveilles que Lucien déversait en mots et rimes m’étaient inconnues. Il était bien plus aveugle d’amour pour Clairette, Marionne et les autres chèvres de Simonin que moi. J’avais plutôt l’impression de devoir assumer la bergerie tel ce fardeau des générations qui vous tombe dessus et qu’on ne peut éviter que par la lâche fuite. Et puis ce jeune homme qui revenait à la saison des moussons arborait toujours un sourire plus mielleux que le lait de nos chèvres aux sabots fins. Et Lucien de dire que ce sourire n’était que l’expression de son plaisir augmenté par la trouvaille des merveilles, dont il oublie, là-bas sur les plaines, la beauté. Je n’y crois pas.




Ça sentait un peu bizarre, à la ville. C’était bien la première fois qu’une odeur provoquait en moi l’étonnement au lieu qu’elle me complaise de suite et que je l’hume naïvement. Mes tempes battaient le tempo des soubresauts de mes oreilles et les aigus qui vagabondaient me tendaient étrangement. Je voyais des jambes cisaillant le béton machinalement à une allure folle. Les regards ne flottaient plus comme là-haut, curieux d’en croiser d’autres; les femmes, elles, semblaient des portemanteaux aux pieds de chaire. Une blonde me gifla au passage de sa queue de cheval qui faisait la toupie en amont de son cou.


Mr. des moussons, le jeune homme, avait fourré dans mon veston un billet avec le nom d’un tel qui m’hébergerait pour quelques heures de ponçage la semaine. Je décidai finalement d’interpeller un vieil homme qui flirtait de ses pieds avec le bitume, dans l’espoir qu’il m’aidât à trouver la Rue des Scaphandres. Mais sa langue aussi flirtait langoureusement avec son palais. Je n’ai rien compris. Halte au Café de l’Ouest.


J’en sorti tout bredouille, léger, avec la sensation de gambader sur les mousses. Une quinte de toux ténébreuse s’en prit à Pascal et une cascade de rires - par à coups - s’enticha de la gorge à Flavien. Pascal avait passé son bras droit sur mon épaule, et de son côté Flavien en fit de même de son gauche : nous semblions trois compères que l’ivresse de la nuit avait réunis. Et puis ils m’emmenèrent dans leur antre de la jouissance, leur taudis qui s’illuminait, au mieux à l’hyperbole, lorsque Râ décide enfin de mettre le cap ailleurs. Pascal s’était mis à disserter en chemin : « Que la lune prenne le relais, voilà ce que l’on attend dès le lever. La lumière du jour nous épie et nous limite, elle est l’ennemie du bon rêveur, qui ne négocie pas avec celui qui vous procure un aveuglement qui scalpe vos songes. La lune est son complice car elle brille davantage, tout en cédant au tapis céleste le monopole d’une obscurité protectrice ». Et après une courte pause, névralgique, et pointant son index vers le ciel, les yeux trop illuminés il conclut : « libératrice ». Maintenant la consonne finale sifflait dans nos oreilles, nous étourdissant presque, et je crus l’espace d’un souffle qu’il était fou.


Pascal m’a convaincu de jeter le billet de Mr. des moussons, qui d’ailleurs était devenu presque illisible. Trop froissé. Il m’avait proposé de rester chez eux et de m’initier à leur « sale boulot », comme il disait en riant. Je sortis à peine le jour aux premières semaines, me délectant de lectures qui traînaient ça et là entre les toilettes et la chambre à coucher, à manger, à travailler, à boire, fumer, soupirer, crier : la seule que nous avions. Ils se livraient à un étrange commerce. Quelques fois ils sortaient à des heures non régulières, fourrant dans la poche arrière de leur pantalon un petit sachet opaque, parfois plus rembourré que d’autres. Et ils s’éclipsaient, complices et un peu tendus, pour s’en revenir les yeux trop brillants et rapportant de quoi soulager notre faim et davantage nos sens. Ça s’éveillait. Le rhum était ouvert bien avant que l’eau ne boue pour les pâtes ; souvent, le whisky éclipsait les couverts encore propres sur la table, qui quelques fois se brisaient en éclats sur le faux marbre. Rares étaient les soirs où l’on n’embrassait pas la lune du regard jusqu’à sa fin et l’aube de nos yeux à demi clos, prêts à s’effacer de la lumière.

Tags: Jessica Da Silva Villacastin, L'exode, nouvelle
Article paru le 06.02.2012 à 15:04 Uhr

Ton avis nous intéresse !